
La scène politique sénégalaise se nourrit d’une inflation de manifestes qui célèbrent la vertu institutionnelle tout en éludant la justice sociale. Le « Pacte pour la transformation promise » s’inscrit dans cette tradition : il invoque la mémoire des Assises nationales et la légitimité morale de la CNRI, mais refuse d’aborder les fractures économiques qui façonnent la vie des Sénégalais. Or, la justice de gouvernance sans justice sociale n’est qu’une justice à deux vitesses. Elle protège l’élite par des garanties procédurales, mais laisse les populations exposées à la précarité, au chômage et à la flambée des coûts de la vie. Loin d’ouvrir un chemin de transformation, ces manifestes entérinent une dissociation dangereuse entre institutions et société.
La rigueur institutionnelle ne peut produire d’effets durables si elle ne s’accompagne pas d’une redistribution équitable et mesurable. Les déficits budgétaires, la dette croissante et les subventions énergétiques hors de contrôle pour une SENELEC inefficace constituent des menaces directes pour la stabilité économique. Le pacte se tait sur ces questions, comme si la vertu démocratique pouvait se suffire à elle-même. Pourtant, sans discipline budgétaire, sans plafonnement des transferts régressifs, sans transparence des arriérés, la justice institutionnelle reste une façade. Elle devient l’apanage d’une minorité qui se protège par le droit, pendant que la majorité continue de subir l’insécurité économique.
La justice sociale exige aussi des mesures concrètes face au coût de la vie. Les ménages affrontent la précarité alimentaire, la fragilité des circuits de distribution et la pression constante de la crise économique. Un pacte crédible aurait dû définir des mécanismes précis : stabilisation des prix du panier de base, transferts ciblés pour les ménages vulnérables, concurrence effective sur les marchés. En leur absence, la justice institutionnelle tourne à vide. Elle produit un ordre qui se dit équitable, mais qui ne garantit aucune protection réelle contre l’érosion du revenu des plus pauvres.
Le chômage et le sous-emploi des jeunes persistent, mais le manifeste n’esquisse aucune stratégie pour relier formation, productivité et emplois. La justice sociale devrait s’évaluer par l’insertion massive des jeunes dans les chaînes de valeur stratégiqus, par la création d’emplois décents et par la progression des revenus. Le silence des intellectuels sur ces questions illustre l’ampleur de la déconnexion : ils parlent de démocratie abstraite qui emploie la jeunesse comme chair à canon alors que la société réclame une économie inclusive qui emploie la jeunesse comme force de transformation. En négligeant cette dimension, ils alimentent une justice à deux vitesses qui éloigne encore davantage la transformation réelle du Sénégal.
L’intelligentsia sénégalaise préfère la proclamation morale à la conception d’instruments contraignants et mesurables. Or, sans intégration de la justice sociale à la gouvernance, les réformes institutionnelles ne font qu’entretenir l’illusion du changement. Le Sénégal a besoin d’un pacte et des manifestes de résultats : réduction du déficit, rationalisation des subventions, stabilisation des prix, insertion professionnelle des jeunes. Tant que la justice de gouvernance restera séparée de la justice sociale, la nation restera prisonnière d’une démocratie proclamée mais inopérante, et chaque manifeste bidon continuera de nous retarder.
Dr Abdourahmane Ba
Ingénieur Statisticien et Docteur en Management
Expert en Analyse et Conception et Politiques Publiques, Évaluation, Management et Suivi et Evaluation








