
Le 26 septembre 2002, le ferry reliant Ziguinchor à Dakar se retournait au large de la Gambie, faisant près de 2 000 morts.
C’est l’une des plus graves catastrophes de l’histoire de la marine civile. Le 26 septembre 2002 vers 23 heures, Le Joola, ferry battant pavillon sénégalais, se retournait au large des côtes gambiennes, emportant avec lui près de 2 000 hommes, femmes et enfants, pour la plupart piégés à l’intérieur de sa coque. Il assurait la liaison entre Dakar et Ziguinchor depuis 1991. A titre de comparaison, le Titanic a provoqué la mort de quelque 1 500 personnes en sombrant le 15 avril 1912 lors de son voyage inaugural transatlantique.
Ce jeudi-là, il y a foule à l’embarcadère de la capitale de la Casamance, comme à chaque départ. Le bateau, propriété de l’Etat, représente un lien vital avec Dakar : ses deux rotations hebdomadaires permettent de désenclaver la région sud, en partie coupée du reste du pays par la Gambie, et semblent sûres, alors qu’à l’époque, les routes sont parfois attaquées par des bandes armées, probablement des indépendantistes du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC), en conflit avec les autorités centrales.
Grâce notamment à des données recueillies par des familles de victimes, le rapport d’enquête français d’octobre 2004 estime que 1 928 personnes sont à bord, alors que le navire de près de 80 mètres de long a été conçu pour en transporter 580 (536 passagers et 44 membres d’équipage). Soit plus du triple de sa capacité officielle. Quelque 800 billets ont été vendus, mais c’est sans compter les enfants de moins de 5 ans, qui voyagent gratuitement, ainsi que les militaires et leurs familles, la ligne étant gérée depuis décembre 1995 par l’armée en raison de la situation sécuritaire en Casamance.
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A 22 heures, la vacation radio avec Dakar ne signale rien. Ce sera la dernière. Vers 22 h 30, un grain tropical venant du continent s’abat sur le bateau : pluies violentes et vents pouvant atteindre 35 nœuds (65 km/h). Les passagers exposés des ponts côté tribord se déplacent de l’autre côté pour se mettre à l’abri. Dans le garage, véhicules et cargaison non arrimés ripent également sur bâbord, faisant gîter Le Joola sur son côté gauche. La houle se creuse.
Incliné sur bâbord, le navire n’arrive pas à retrouver son équilibre. Certains hublots sont restés ouverts et la grande porte arrière du garage n’a pas été complètement fermée. L’angle de gîte s’accentue, l’eau commence à envahir le navire et, en moins de deux minutes, le ferry se couche puis se retourne, quille en l’air, à près de 17 milles nautiques (quelque 30 km) de la pointe de Saniang, en Gambie. Il est 22 h 55.
« Je me suis accroché à la bouée »
Rescapé, Mamadou Dièye dit « You 2 » avait l’habitude de prendre Le Joola car il chantait des morceaux de Youssou Ndour en première partie du groupe Jamoraye pour égayer le voyage. « De 11 heures du soir jusqu’à 6 heures du matin, j’étais dans l’eau. Je me suis accroché à une bouée. Il n’y avait pas de clair de lune, tout était sombre avec des tourbillons dans l’eau. La mer était très agitée, précise-t-il. Beaucoup de mes amis ont disparu : le groupe de musique, les bana-bana [les commerçantes qui faisaient souvent la traversée], les gens du restaurant… »
Patrice Auvray et sa compagne, Corinne, réussissent à sortir du navire. Ils nagent en s’éloignant de la coque, de peur d’être engloutis si elle sombre. Puis, constatant que le ferry ne coule pas, ils s’en rapprochent, espérant trouver un éventuel secours en montant dessus. Affaiblie par une crise de paludisme, Corinne est emportée dans des creux d’au moins deux mètres et disparaît. Son compagnon parvient à se hisser sur la coque. Au total, une vingtaine de personnes arriveront à grimper sur le bateau retourné, dont une femme, Mariama Diouf, enceinte de quatre mois. Son enfant sera surnommé « bébé Joola ».
Officiellement, 1 863 personnes de douze nationalités (sénégalaise mais aussi gambienne, guinéenne, malienne, mauritanienne, française, belge, hollandaise…) sont mortes ou ont disparu. L’Association nationale des familles de victimes et rescapés du naufrage du Joola en recense 1 953, des familles s’étant manifesté après la clôture de la liste officielle. La jeunesse casamançaise a payé un lourd tribut. « De nombreux élèves ont péri, mais aussi 444 nouveaux bacheliers et étudiants qui rejoignaient Dakar pour la rentrée universitaire. Et Ziguinchor est particulièrement frappée : 971 personnes rien que pour la ville », précise Boubacar Ba, président de l’association.
Selon le rapport d’enquête sénégalais, « Le Joola ne disposait d’aucun titre de sécurité depuis 1996 et de navigation depuis 1998 ». En 2001, les avaries de propulsion et les arrêts techniques se multiplient. Le ferry est immobilisé pendant un an pour réparation. Le 10 septembre 2002, il reprend ses rotations. Mais le rapport d’enquête français souligne que Bureau Veritas (une société spécialisée dans les essais, l’inspection et la certification) a « clairement et fréquemment appelé l’attention de l’armateur sur la situation irrégulière du navire », créant « une présomption d’innavigabilité ».
Le Monde-Dakarpresse








