La politique sénégalaise entre progressivement dans une zone de turbulences où les fidélités affichées cachent parfois des ambitions plus profondes que les discours officiels. Dans les périodes de transition historique, certains hommes gouvernent, d’autres s’opposent, mais il existe également une troisième catégorie : ceux qui préparent silencieusement l’après. Des hommes qui comprennent que le pouvoir ne se conquiert pas seulement par la force ou la popularité, mais par la maîtrise du temps, des symboles et des perceptions. C’est dans cette catégorie que semble désormais s’inscrire El Malick Ndiaye.
Depuis l’arrivée au pouvoir du PASTEF, beaucoup de regards étaient rivés sur le duo constitué par Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko. Pourtant, derrière cette architecture visible du pouvoir, un autre acteur avançait avec une discrétion méthodique : El Malick Ndiaye.
Très tôt, certains observateurs attentifs ont remarqué chez lui une posture particulière. Il ne s’est jamais totalement enfermé dans un alignement mécanique. Son attitude traduisait moins une hésitation qu’une compréhension extrêmement fine des rapports de force internes au sein du Pastef. Car El Malick Ndiaye semble avoir compris avant beaucoup d’autres que le véritable enjeu du régime ne résidait pas uniquement dans l’exercice du pouvoir, mais dans la bataille future de la succession politique.
Puis survint le tournant décisif : la rupture ouverte entre Diomaye et Sonko.
Lorsque Bassirou Diomaye Faye a démis Ousmane Sonko de ses fonctions de Premier ministre, une nouvelle séquence politique s’est brutalement ouverte. Ce qui n’était jusque-là qu’une tension souterraine est devenu un affrontement politique assumé entre les deux principales figures du projet Pastef.
C’est précisément à ce moment qu’El Malick Ndiaye a posé l’acte le plus révélateur de toute sa trajectoire politique : démissionner de la présidence de l’Assemblée nationale pour céder sa place à Sonko et redevenir un simple député.
À première vue, le geste paraît extraordinaire. Dans un pays où les hommes politiques s’accrochent généralement aux privilèges institutionnels, abandonner volontairement le perchoir de l’Assemblée nationale peut apparaître comme un sacrifice immense. Beaucoup y voient la preuve d’une fidélité absolue. Beaucoup y lisent l’expression d’un militant désintéressé prêt à tout pour son leader.
Mais en politique, les actes les plus spectaculaires sont parfois les calculs les plus sophistiqués.
Car ce choix d’El Malick Ndiaye possède une puissance symbolique considérable. En acceptant de « se rabaisser » politiquement pour Sonko, il envoie un message extrêmement fort aux militants pastefiens : « Je suis celui qui n’hésite pas à sacrifier sa position personnelle pour protéger Ousmane Sonko. »
Et dans un mouvement politique structuré autour de la loyauté au leader, cette image vaut de l’or.
El Malick Ndiaye comprend parfaitement la psychologie militante du Pastef. Il sait que, dans l’imaginaire des militants, la fidélité est devenue une monnaie politique plus importante encore que les compétences techniques ou institutionnelles. En cédant volontairement le deuxième poste de l’État à Sonko, il construit donc quelque chose de beaucoup plus puissant qu’une simple alliance politique : il construit une légitimité morale.
Derrière cet acte se cache probablement une stratégie à très long terme.
Car El Malick Ndiaye semble convaincu d’une chose : Ousmane Sonko voudra coûte que coûte être candidat à l’élection présidentielle de 2029. Mais il semble également persuadé que cette candidature pourrait être invalidée par le Conseil constitutionnel, soit pour des raisons juridiques, soit à cause des batailles institutionnelles qui entourent déjà sa trajectoire politique.
Dans cette hypothèse, la question deviendra immédiatement : sur qui le Pastef pourra-t-il compter pour préserver l’héritage de Sonko ?
Et c’est précisément là qu’El Malick Ndiaye veut apparaître comme l’évidence naturelle.
Son calcul est d’une redoutable intelligence politique. Il cherche à devenir, dans l’esprit des militants, l’homme qui n’a jamais trahi Sonko, l’homme qui a accepté de perdre du prestige pour lui, l’homme qui a préféré la loyauté au pouvoir personnel. Ainsi, si Sonko est empêché, le choix d’El Malick Ndiaye apparaîtrait non pas comme une ambition individuelle, mais comme une continuité affective et politique du sonkisme.
Autrement dit, il tente de transformer un renoncement apparent en investissement présidentiel futur.
Là réside toute la subtilité du personnage.
Pendant que certains voient un acte de fidélité pure, lui construit peut-être déjà les fondations d’une candidature présidentielle légitime aux yeux de la base pastefienne. Il ne cherche pas à apparaître comme un rival de Sonko ; au contraire, il travaille à devenir son héritier acceptable.
C’est ce qui fait d’El Malick Ndiaye un acteur particulièrement redoutable. Il ne mène pas une guerre frontale. Il ne défie personne publiquement. Il avance par symboles, par séquences émotionnelles et par accumulation de preuves de loyauté.
Dans l’histoire politique, les hommes les plus dangereux sont souvent ceux qui réussissent à transformer leur ambition personnelle en apparente abnégation.
Et c’est peut-être exactement ce qu’est en train de faire El Malick Ndiaye : construire, sous les habits du sacrifice, le socle d’une future conquête du pouvoir.
Et c’est précisément là que réside peut-être la plus grande erreur d’analyse de ces trois hommes.
Car pendant qu’ils s’affrontent pour le contrôle du pouvoir, pendant qu’ils construisent des stratégies de succession, pendant qu’ils calculent déjà 2029, le Sénégal, lui, s’enfonce chaque jour davantage dans une crise économique et sociale inquiétante.
Le peuple qui avait porté le projet Pastef avec enthousiasme attendait une rupture historique, une amélioration tangible des conditions de vie, une gouvernance capable de restaurer l’espoir. Mais aujourd’hui, une partie grandissante des Sénégalais découvre une réalité beaucoup plus brutale : tensions politiques permanentes, climat institutionnel instable, inquiétudes économiques, perte de confiance des investisseurs, aggravation des difficultés sociales et incertitudes sur l’avenir du pays.
Dans ce contexte, les ambitions personnelles commencent progressivement à apparaître comme déconnectées des véritables urgences nationales.
Bassirou Diomaye Faye veut préserver son autorité présidentielle.
Ousmane Sonko veut conserver son statut de figure centrale du projet politique.
Et El Malick Ndiaye semble préparer silencieusement son propre avenir sous couvert de fidélité absolue.
Mais l’histoire politique est parfois cruelle : les peuples finissent toujours par sanctionner les régimes qui consacrent plus d’énergie aux batailles de positionnement qu’aux préoccupations quotidiennes des citoyens.
À force de fractures internes, de luttes d’influence et de calculs personnels, le pouvoir Pastef risque de produire lui-même les conditions de son rejet futur.
Et c’est peut-être cela, la conclusion la plus lucide de toute cette séquence politique : ni Diomaye, ni Sonko, encore moins El Malick Ndiaye, ne semblent aujourd’hui en mesure d’incarner durablement l’avenir présidentiel du Sénégal.
Parce qu’au-delà des stratégies, des alliances et des mises en scène de loyauté, il existe une réalité contre laquelle aucun calcul politique ne résiste éternellement : la souffrance d’un peuple déçu.
SAIDOU WOUWOU SOW
Responsable politique APR DIASPORA FRANCE








